Là c’est nos places, dit-elle

Elle indiquait deux sièges du compartiment. Elle, c’est ma femme Aurélie. Nous sommes ensemble depuis 13 ans, mariés depuis 8 ans et nous avons deux beaux enfants de 6 et 3 ans.

 Aujourd’hui nous partons en voyage de noces. Et oui, 8 ans après notre mariage. Cela peut paraître étrange mais nous n’avions pas eu le temps de le faire auparavant… Mais aujourd’hui cette escapade nous semble indispensable.

Nous nous sommes assis côte à côte… Je repensais alors à la première fois que nous avions pris le train ensemble. Nous allions me présenter à sa mère. Je me rappelle que je ne pouvais m’empêcher de tenir sa main, de la tenir dans mes bras, de caresser ses cheveux… La situation était tellement différente aujourd’hui ! Je n’arrivais même pas à lui toucher la main sans être gêné.

 

***

 

-          - Là c’est nos places, dis-je tout en montrant les sièges du doigt.

Je parlais de nos places, à mon mari et moi.  Il se prénomme Pierre. Nous nous connaissons depuis 13 ans et nous nous sommes mariés il y a 8 ans. Nous sommes aujourd’hui les heureux parents d’un premier enfant de 6 ans et d’un autre de 3 ans.

Aujourd’hui est un grand jour pour nous. Nous partons enfin pour notre voyage de noces. Il nous a fallu 8 ans pour nous décider à entreprendre ce périple. La naissance des enfants, les tracas du quotidien nous l’avaient empêché jusque-là. J’avais espéré aussi secrètement qu’un jour Pierre organise ce voyage comme une surprise. Mais je me suis résolue à prendre les devants en espérant que cela suffirait à résoudre nos problèmes de couple.

Je me suis glissée à côté de la fenêtre. Nous étions assis proche de l’autre et pourtant nous ne ressemblions pas à un couple. Nous n’avions même rien à nous dire ! Nous gardions tous les deux le silence, il me proposa simplement d’aller me chercher quelque chose à boire au wagon-bar à un moment. Cela traduisait assez bien la relation que nous avions instaurée entre nous. Nous étions toujours prévenants l’un pour l’autre, toujours attentifs mais nous n’étions plus amoureux. Ces quatre jours de voyage étaient là pour savoir si notre relation pouvait retrouver ce qu’elle était auparavant ou non.

J’ai eu l’impression de vivre le plus long voyage de ma vie. Je savais que j’aurai dû faire quelque chose ou encore lui parler… mais j’étais incroyablement tendu ! J’ai profité du wagon-bar pour pouvoir m’éclipser quelques minutes.

J’ai bien senti son regard me scruter. Je sentais bien qu’elle attendait quelque chose mais je n’arrivais pas à définir précisément ce que c’était. Je regardai fixement sa main posée sur l’accoudoir. J’hésitais à la prendre. Elle avait des mains magnifiques, des doigts fins. L’alliance qu’elle portait rendait sa main encore plus attirante. Mais je ne voulais pas faire un geste qui la mettrait mal à l’aise dès maintenant. Cela faisait un moment que nous ne nous étions plus tenu la main. Cela peut sembler un geste anodin pour beaucoup de personnes, et il l’était pour nous aussi auparavant, mais avec le temps, ce simple geste avait pris beaucoup de signification.

Le trajet fût donc très long pour moi. Mais de son côté, elle avait comme d’habite prévu de quoi s’occuper. A la gare déjà, elle s’était acheté des magazines alors que son sac contenait déjà un livre. Je suppose que c’était une manière de me faire comprendre qu’elle n’avait pas trop envie de parler ce matin…

Je ne la dérangeais donc pas pendant le trajet. Je la regardai de temps à autre mais c’est tout ce que je m’autorisais pour le moment. Nous aurions tout le temps de parler pendant le week-end.

 

***

 

Le trajet pris enfin fin. Nous étions arrivés à la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Pierre se leva dans les premiers pour attraper nos valises et être le premier à attendre dans la file pour sortir du train le plus vite possible. J’allais commencer à croire qu’il voulait passer le minimum de temps seuls avec moi. Mais cela n’allait pas pouvoir durer longtemps. J’allais exiger une discussion pendant ce week-end à laquelle il ne pourrait pas échapper.

Pendant qu’il descendait notre valise, je rangeai les quelques magazines que j’avais lu pendant le trajet. Mais je profitais tout de même qu’il soit occupé pour pouvoir l’observer en détail. Il n’avait pas tellement changé depuis notre rencontre. Bien sûr il avait un peu vieilli, pris un peu de poids mais il gardait un corps tonique et sportif. Je sais que beaucoup de mes amies m’enviaient. Elles reconnaissent qu’il est plutôt bel homme. De plus, il est toujours au petit soin avec moi. J’ai toujours eu le sentiment d’être tombée sur une perle rare. C’est peut-être pour ça que, malgré les difficultés de notre couple depuis quelques années maintenant, je continuais de vouloir me battre pour que ça fonctionne entre nous.

Je me levais à la suite de Pierre pour me poster derrière lui. Quand il eut finit de descendre la valise, il se tourna vers moi et m’adressa un petit sourire timide. Ce sourire me manquait. Je voulais me rapprocher de lui alors je l’embrassais. Un baiser léger qui ne dura qu’un instant. Lorsque je l’éloignais mon visage du sien, je vis que son visage semblait étonné et presque… mal à l’aise en réalité. Je l’étais aussi je dois l’avouer. Mais il allait bien falloir commencer par quelque chose pour briser la glace entre nous.

Il m’adressa tout de même un petit sourire à nouveau avant de descendre du train.

 

***

 

Enfin la fin du trajet ! Dès que la voix du conducteur indiquait que nous nous approchions de la gare, je me levais pour atteindre notre valise et ne pas avoir à attendre assis plusieurs minutes de plus. Pendant que je descendais nos affaires, Aurélie rangeait les siennes dans son sac. Puis elle se leva et se glissa derrière moi. Je me retournai donc pour lui adresser un sourire. Et là, sa réaction me surprit. Elle me sourit aussi et approcha son visage du mien. Elle m’embrassa rien qu’une seconde. Ce geste signifiait qu’elle voulait vraiment que ce week-end se passe le mieux qui soit. Cela annonçait un week-end sous les meilleurs augures.

La file avançait enfin. Je récupérais donc notre valise et marchais jusqu’au quai. Une fois sorti du train, il s’agissait juste de suivre la foule afin de réussir à sortir de la gare. Je vérifiai plusieurs fois qu’Aurélie  suivait bien en tournant la tête pour m’assurer de sa présence. 

Nous sommes sorti ainsi de la gare jusqu’à la station de taxi qui se trouvait en face. Nous avions de la chance, un taxi attendait déjà devant. Aurélie sortit un papier où elle avait noté l’adresse de l’hôtel afin que le chauffeur sache où nous emmener. Il accepta la course et nous avons donc pris place sur la banquette arrière pendant qu’il déposait notre valise dans le coffre. Il reprit sa place derrière le volant et démarra le véhicule.

Je profitai du bruit du démarrage pour glisser discrètement ma main dans celle d’Aurélie. Elle accentua la pression de ses doigts sur les miens sans un regard.

 

***

 

Nous sommes enfin sortis du train ! Nous essayions de nous frayer un chemin parmi la foule pour pouvoir atteindre la station de taxis. Enfin ça c’est surtout le rôle de Pierre. Il est presque à jouer des coudes pour quitter le plus rapidement possible le quai. Il tourne tout de même de temps à autre la tête pour vérifier que je tiens le rythme. Je me suis toujours demandé la tête qu’il ferait si un jour il se rendait compte que je ne suivais pas quand il marche de cette manière.

Une fois les escaliers descendus, je réussis à trouver une place à ses côtés. La foule s’était dispersée, aussi Pierre ne ressentait plus le besoin de marcher aussi rapidement. Dès que nous sommes sortis de la gare, Pierre repéra un taxi libre. Je tendis au chauffeur l’adresse de notre hôtel. Il évalua la course à 20 minutes. Nous nous sommes installés sur la banquette arrière du véhicule. Le chauffeur démarra et là, Pierre pris ma main discrètement. Je ne sais pas pourquoi ce geste me mis à nouveau un peu mal à l’aise. Pourtant, c’était stupide. Pierre était mon mari, c’était un geste naturel. Je raffermis donc ma main autour de la sienne. Nous avions l’air ainsi d’un couple, peut-être encore amoureux après plusieurs années de vie commune. Je souhaitais en tout cas que nous renvoyions cette image.

Le voyage fût un peu plus long que les 20 minutes escomptées. Mais j’en profitais pour regarder par la fenêtre et observer les paysages. Ils étaient magnifiques. Le soleil commençait à descendre dans le ciel. Je regrettais presque qu’il ne soit pas plus tard pour pouvoir observer ce décor sous un soleil couchant.

Je tournais parfois la tête vers Pierre pour lui montrer quand le décor était particulièrement impressionnant. Je voulais lui faire partager ça, comme nous avions tout partagé pendant plusieurs années. Il me répondait par un sourire poli mais semblait penser à autre chose. Etrangement, je ne cherchais pas à savoir ce que c’était. J’étais persuadé que si je lui posais la question, je ne serais pas heureuse de la réponse.

***

 

Le trajet fût assez long, mais Aurélie semblait émerveillée par le paysage. Dans ces moments-là, elle avait de nouveau un visage d’enfant, avec des traits enthousiastes. La dernière fois que j’avais vu ces traits-là était lors de notre dernier voyage. Mais je ne parle pas de nos vacances en famille, que nous passons chez des amis la plupart du temps. Non je parle du dernier vrai voyage qu’elle nous avait organisé. Elle avait toujours rêvé de découvrir l’Australie. Nous avions donc économisé pendant plusieurs mois pour pouvoir nous offrir un road trip. Dès la sortie de l’aéroport à Sydney, elle avait arboré cette tête qui ne l’avait plus quitté pendant deux semaines. Je me rendais compte que j’aurais du accorder plus d’importance à nos vacances et qu’elle avait véritablement besoin de changer d’air parfois, même si ce n’était pas au bout du monde. Mais au moins de nous offrir un véritable dépaysement.

Nous sommes enfin arrivés  à l’hôtel. C’était une charmante petite auberge. C’était dans ce genre de lieu que je préférai passer mes vacances : profiter d’un cadre agréable dans des bâtiments anciens.

Le taxi s’arrêta devant pendant que nous déliions nos doigts. Je suis allé chercher la valise pendant que ma femme payait le chauffeur et cherchait dans son sac le papier confirmant la réservation de l’hôtel. Nous nous sommes rejoints dans le hall.

-          - Bonjour, nous accueillit la réceptionniste de l’hôtel

-          - Bonjour, nous avons réservé une chambre pour deux personnes au nom de SCHMIDT pour le week-end, répondis Aurélie d’une voix assurée.

La réceptionniste tapa les informations sur son clavier.

-          - Tout à fait, votre réservation est déjà enregistrée. J’aurais juste besoin de votre carte d’identité, s’il-vous-plaît.

J’attendais qu’Aurélie donne sa carte mais étrangement, elle ne le fit pas. Quand je tournais la tête, je le trouvais avec un regard dans le vide, comme perdue.

-          - Tu l’as oublié ? lui demandais-je.

-         -  Hein ? Quoi ? s’inquiéta-t-elle en tournant la tête vers moi.

-          - Ta carte d’identité, tu l’as oubliée ? répétais-je.

-          - Non, non elle est là !

Elle commença à fouiller dans son sac. Je me rendais compte que mon premier réflexe avait été de lui demander si elle avait sa carte et non de présenter la mienne à la place. J’avais pris l’habitude qu’elle organise tout et je commençais peut-être à prendre mes aises de manière trop large. Je me promis de faire des efforts là-dessus. Pour la garder. Je voulais absolument que ce week-end nous rapproche et j’allais tout mettre en œuvre pour cela.

 

***

 

Nous étions finalement arrivés à l’hôtel. Il correspondait aux photos  vues sur internet et j’en fus satisfaite. A peine le moteur éteint, Pierre sortit du véhicule pour aller chercher notre valise pendant que je payais le chauffeur.

-          - Merci beaucoup, passez une bonne journée, dis-je avant de le quitter.

Je devais ensuite retrouver la réservation dans mon sac à main. Pierre se trouvait déjà sur le perron. Et c’est là que je me rendis compte qu’il ne m’avait pas remercié pour avoir organisé ce week-end. Je ne savais pas pourquoi j’avais espéré qu’il me fasse au moins un compliment sur le choix de l’hôtel que j’avais sélectionné en fonction de ses goûts. Je sais qu’il apprécie le dépaysement total et c’est pourquoi j’avais préféré un hôtel à la campagne. Mais lui semblait trouver mon choix normal. Alors que si l’hôtel ne lui avait pas plu, là j’en aurais entendu parler !

Peut-être pour lui tout était déjà fini après tout. Que ce week-end ne représentait rien pour lui. Que de toute façon je serai toujours là à ses côtés.

Nous sommes arrivés devant la réception :

-          - Bonjour, dit la jeune femme qui se tenait derrière le bureau

-          - Bonjour, nous avons réservé une chambre pour deux personnes au nom de SCHMIDT pour le week-end, dis-je de la voix la plus posée possible.

 

Pendant qu’elle tapait les informations sur son clavier, je me remémorais les bons moments que j’avais passés avec Pierre. Il y en avait eu des tas bien sûr mais ils ne s’étaient plus produits depuis longtemps. Et je n’avais même plus le sentiment qu’ils allaient à nouveau se produire. Je pouvais être heureuse avec lui je le savais. Je l’avais été pendant longtemps et nous continuions à avoir de l’affection l’un pour l’autre… Je repensais à aux grands moments de notre vie de couple, à notre rencontre, à nos premières vacances, à la demande en mariage, la naissance des enfants,…

-          - Tu l’as oublié ? dit une voix

-         -  Hein ? Quoi ?

Je tournais la tête. C’était Pierre qui m’avait posé la question.

-           - Ta carte d’identité, tu l’as oublié ? répéta-t-il.

-          - Non, non elle est là, dis-je tout en fouillant dans mon sac.

Je la tendis à la réceptionniste. Elle vérifia les informations et me l’a rendis. Je la rangeai et nous partîmes avec Pierre en direction de la chambre.

Je n’avais même pas envie de me retrouver dans cette chambre avec lui à vrai dire. Je me demandais  si j’avais organisé ce voyage pour raviver les sentiments dans notre couple. Peut-être était-ce seulement  pour ne pas faire souffrir notre famille d’un divorce, pouvoir dire à nos proches et nos enfants que notre couple allait bien. S’il n’y avait que ces raisons, elles étaient mauvaises mais il fallait que je m’en assure.

J’allais voir comment ce week-end allait se passer. Je me rendais de plus en plus compte que je doutais de mes sentiments pour lui et que la routine avait pris le pas sur notre amour. Cette escapade était donc décisive selon moi pour notre couple et pour le devenir de notre famille. J’espérai juste que je réussirais à prendre la bonne décision pour moi.

 FIN