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A ta Place

Le 26 septembre 2016, 19:19 dans nouvelle 0

Là c’est nos places, dit-elle

Elle indiquait deux sièges du compartiment. Elle, c’est ma femme Aurélie. Nous sommes ensemble depuis 13 ans, mariés depuis 8 ans et nous avons deux beaux enfants de 6 et 3 ans.

 Aujourd’hui nous partons en voyage de noces. Et oui, 8 ans après notre mariage. Cela peut paraître étrange mais nous n’avions pas eu le temps de le faire auparavant… Mais aujourd’hui cette escapade nous semble indispensable.

Nous nous sommes assis côte à côte… Je repensais alors à la première fois que nous avions pris le train ensemble. Nous allions me présenter à sa mère. Je me rappelle que je ne pouvais m’empêcher de tenir sa main, de la tenir dans mes bras, de caresser ses cheveux… La situation était tellement différente aujourd’hui ! Je n’arrivais même pas à lui toucher la main sans être gêné.

 

***

 

-          - Là c’est nos places, dis-je tout en montrant les sièges du doigt.

Je parlais de nos places, à mon mari et moi.  Il se prénomme Pierre. Nous nous connaissons depuis 13 ans et nous nous sommes mariés il y a 8 ans. Nous sommes aujourd’hui les heureux parents d’un premier enfant de 6 ans et d’un autre de 3 ans.

Aujourd’hui est un grand jour pour nous. Nous partons enfin pour notre voyage de noces. Il nous a fallu 8 ans pour nous décider à entreprendre ce périple. La naissance des enfants, les tracas du quotidien nous l’avaient empêché jusque-là. J’avais espéré aussi secrètement qu’un jour Pierre organise ce voyage comme une surprise. Mais je me suis résolue à prendre les devants en espérant que cela suffirait à résoudre nos problèmes de couple.

Je me suis glissée à côté de la fenêtre. Nous étions assis proche de l’autre et pourtant nous ne ressemblions pas à un couple. Nous n’avions même rien à nous dire ! Nous gardions tous les deux le silence, il me proposa simplement d’aller me chercher quelque chose à boire au wagon-bar à un moment. Cela traduisait assez bien la relation que nous avions instaurée entre nous. Nous étions toujours prévenants l’un pour l’autre, toujours attentifs mais nous n’étions plus amoureux. Ces quatre jours de voyage étaient là pour savoir si notre relation pouvait retrouver ce qu’elle était auparavant ou non.

J’ai eu l’impression de vivre le plus long voyage de ma vie. Je savais que j’aurai dû faire quelque chose ou encore lui parler… mais j’étais incroyablement tendu ! J’ai profité du wagon-bar pour pouvoir m’éclipser quelques minutes.

J’ai bien senti son regard me scruter. Je sentais bien qu’elle attendait quelque chose mais je n’arrivais pas à définir précisément ce que c’était. Je regardai fixement sa main posée sur l’accoudoir. J’hésitais à la prendre. Elle avait des mains magnifiques, des doigts fins. L’alliance qu’elle portait rendait sa main encore plus attirante. Mais je ne voulais pas faire un geste qui la mettrait mal à l’aise dès maintenant. Cela faisait un moment que nous ne nous étions plus tenu la main. Cela peut sembler un geste anodin pour beaucoup de personnes, et il l’était pour nous aussi auparavant, mais avec le temps, ce simple geste avait pris beaucoup de signification.

Le trajet fût donc très long pour moi. Mais de son côté, elle avait comme d’habite prévu de quoi s’occuper. A la gare déjà, elle s’était acheté des magazines alors que son sac contenait déjà un livre. Je suppose que c’était une manière de me faire comprendre qu’elle n’avait pas trop envie de parler ce matin…

Je ne la dérangeais donc pas pendant le trajet. Je la regardai de temps à autre mais c’est tout ce que je m’autorisais pour le moment. Nous aurions tout le temps de parler pendant le week-end.

 

***

 

Le trajet pris enfin fin. Nous étions arrivés à la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Pierre se leva dans les premiers pour attraper nos valises et être le premier à attendre dans la file pour sortir du train le plus vite possible. J’allais commencer à croire qu’il voulait passer le minimum de temps seuls avec moi. Mais cela n’allait pas pouvoir durer longtemps. J’allais exiger une discussion pendant ce week-end à laquelle il ne pourrait pas échapper.

Pendant qu’il descendait notre valise, je rangeai les quelques magazines que j’avais lu pendant le trajet. Mais je profitais tout de même qu’il soit occupé pour pouvoir l’observer en détail. Il n’avait pas tellement changé depuis notre rencontre. Bien sûr il avait un peu vieilli, pris un peu de poids mais il gardait un corps tonique et sportif. Je sais que beaucoup de mes amies m’enviaient. Elles reconnaissent qu’il est plutôt bel homme. De plus, il est toujours au petit soin avec moi. J’ai toujours eu le sentiment d’être tombée sur une perle rare. C’est peut-être pour ça que, malgré les difficultés de notre couple depuis quelques années maintenant, je continuais de vouloir me battre pour que ça fonctionne entre nous.

Je me levais à la suite de Pierre pour me poster derrière lui. Quand il eut finit de descendre la valise, il se tourna vers moi et m’adressa un petit sourire timide. Ce sourire me manquait. Je voulais me rapprocher de lui alors je l’embrassais. Un baiser léger qui ne dura qu’un instant. Lorsque je l’éloignais mon visage du sien, je vis que son visage semblait étonné et presque… mal à l’aise en réalité. Je l’étais aussi je dois l’avouer. Mais il allait bien falloir commencer par quelque chose pour briser la glace entre nous.

Il m’adressa tout de même un petit sourire à nouveau avant de descendre du train.

 

***

 

Enfin la fin du trajet ! Dès que la voix du conducteur indiquait que nous nous approchions de la gare, je me levais pour atteindre notre valise et ne pas avoir à attendre assis plusieurs minutes de plus. Pendant que je descendais nos affaires, Aurélie rangeait les siennes dans son sac. Puis elle se leva et se glissa derrière moi. Je me retournai donc pour lui adresser un sourire. Et là, sa réaction me surprit. Elle me sourit aussi et approcha son visage du mien. Elle m’embrassa rien qu’une seconde. Ce geste signifiait qu’elle voulait vraiment que ce week-end se passe le mieux qui soit. Cela annonçait un week-end sous les meilleurs augures.

La file avançait enfin. Je récupérais donc notre valise et marchais jusqu’au quai. Une fois sorti du train, il s’agissait juste de suivre la foule afin de réussir à sortir de la gare. Je vérifiai plusieurs fois qu’Aurélie  suivait bien en tournant la tête pour m’assurer de sa présence. 

Nous sommes sorti ainsi de la gare jusqu’à la station de taxi qui se trouvait en face. Nous avions de la chance, un taxi attendait déjà devant. Aurélie sortit un papier où elle avait noté l’adresse de l’hôtel afin que le chauffeur sache où nous emmener. Il accepta la course et nous avons donc pris place sur la banquette arrière pendant qu’il déposait notre valise dans le coffre. Il reprit sa place derrière le volant et démarra le véhicule.

Je profitai du bruit du démarrage pour glisser discrètement ma main dans celle d’Aurélie. Elle accentua la pression de ses doigts sur les miens sans un regard.

 

***

 

Nous sommes enfin sortis du train ! Nous essayions de nous frayer un chemin parmi la foule pour pouvoir atteindre la station de taxis. Enfin ça c’est surtout le rôle de Pierre. Il est presque à jouer des coudes pour quitter le plus rapidement possible le quai. Il tourne tout de même de temps à autre la tête pour vérifier que je tiens le rythme. Je me suis toujours demandé la tête qu’il ferait si un jour il se rendait compte que je ne suivais pas quand il marche de cette manière.

Une fois les escaliers descendus, je réussis à trouver une place à ses côtés. La foule s’était dispersée, aussi Pierre ne ressentait plus le besoin de marcher aussi rapidement. Dès que nous sommes sortis de la gare, Pierre repéra un taxi libre. Je tendis au chauffeur l’adresse de notre hôtel. Il évalua la course à 20 minutes. Nous nous sommes installés sur la banquette arrière du véhicule. Le chauffeur démarra et là, Pierre pris ma main discrètement. Je ne sais pas pourquoi ce geste me mis à nouveau un peu mal à l’aise. Pourtant, c’était stupide. Pierre était mon mari, c’était un geste naturel. Je raffermis donc ma main autour de la sienne. Nous avions l’air ainsi d’un couple, peut-être encore amoureux après plusieurs années de vie commune. Je souhaitais en tout cas que nous renvoyions cette image.

Le voyage fût un peu plus long que les 20 minutes escomptées. Mais j’en profitais pour regarder par la fenêtre et observer les paysages. Ils étaient magnifiques. Le soleil commençait à descendre dans le ciel. Je regrettais presque qu’il ne soit pas plus tard pour pouvoir observer ce décor sous un soleil couchant.

Je tournais parfois la tête vers Pierre pour lui montrer quand le décor était particulièrement impressionnant. Je voulais lui faire partager ça, comme nous avions tout partagé pendant plusieurs années. Il me répondait par un sourire poli mais semblait penser à autre chose. Etrangement, je ne cherchais pas à savoir ce que c’était. J’étais persuadé que si je lui posais la question, je ne serais pas heureuse de la réponse.

***

 

Le trajet fût assez long, mais Aurélie semblait émerveillée par le paysage. Dans ces moments-là, elle avait de nouveau un visage d’enfant, avec des traits enthousiastes. La dernière fois que j’avais vu ces traits-là était lors de notre dernier voyage. Mais je ne parle pas de nos vacances en famille, que nous passons chez des amis la plupart du temps. Non je parle du dernier vrai voyage qu’elle nous avait organisé. Elle avait toujours rêvé de découvrir l’Australie. Nous avions donc économisé pendant plusieurs mois pour pouvoir nous offrir un road trip. Dès la sortie de l’aéroport à Sydney, elle avait arboré cette tête qui ne l’avait plus quitté pendant deux semaines. Je me rendais compte que j’aurais du accorder plus d’importance à nos vacances et qu’elle avait véritablement besoin de changer d’air parfois, même si ce n’était pas au bout du monde. Mais au moins de nous offrir un véritable dépaysement.

Nous sommes enfin arrivés  à l’hôtel. C’était une charmante petite auberge. C’était dans ce genre de lieu que je préférai passer mes vacances : profiter d’un cadre agréable dans des bâtiments anciens.

Le taxi s’arrêta devant pendant que nous déliions nos doigts. Je suis allé chercher la valise pendant que ma femme payait le chauffeur et cherchait dans son sac le papier confirmant la réservation de l’hôtel. Nous nous sommes rejoints dans le hall.

-          - Bonjour, nous accueillit la réceptionniste de l’hôtel

-          - Bonjour, nous avons réservé une chambre pour deux personnes au nom de SCHMIDT pour le week-end, répondis Aurélie d’une voix assurée.

La réceptionniste tapa les informations sur son clavier.

-          - Tout à fait, votre réservation est déjà enregistrée. J’aurais juste besoin de votre carte d’identité, s’il-vous-plaît.

J’attendais qu’Aurélie donne sa carte mais étrangement, elle ne le fit pas. Quand je tournais la tête, je le trouvais avec un regard dans le vide, comme perdue.

-          - Tu l’as oublié ? lui demandais-je.

-         -  Hein ? Quoi ? s’inquiéta-t-elle en tournant la tête vers moi.

-          - Ta carte d’identité, tu l’as oubliée ? répétais-je.

-          - Non, non elle est là !

Elle commença à fouiller dans son sac. Je me rendais compte que mon premier réflexe avait été de lui demander si elle avait sa carte et non de présenter la mienne à la place. J’avais pris l’habitude qu’elle organise tout et je commençais peut-être à prendre mes aises de manière trop large. Je me promis de faire des efforts là-dessus. Pour la garder. Je voulais absolument que ce week-end nous rapproche et j’allais tout mettre en œuvre pour cela.

 

***

 

Nous étions finalement arrivés à l’hôtel. Il correspondait aux photos  vues sur internet et j’en fus satisfaite. A peine le moteur éteint, Pierre sortit du véhicule pour aller chercher notre valise pendant que je payais le chauffeur.

-          - Merci beaucoup, passez une bonne journée, dis-je avant de le quitter.

Je devais ensuite retrouver la réservation dans mon sac à main. Pierre se trouvait déjà sur le perron. Et c’est là que je me rendis compte qu’il ne m’avait pas remercié pour avoir organisé ce week-end. Je ne savais pas pourquoi j’avais espéré qu’il me fasse au moins un compliment sur le choix de l’hôtel que j’avais sélectionné en fonction de ses goûts. Je sais qu’il apprécie le dépaysement total et c’est pourquoi j’avais préféré un hôtel à la campagne. Mais lui semblait trouver mon choix normal. Alors que si l’hôtel ne lui avait pas plu, là j’en aurais entendu parler !

Peut-être pour lui tout était déjà fini après tout. Que ce week-end ne représentait rien pour lui. Que de toute façon je serai toujours là à ses côtés.

Nous sommes arrivés devant la réception :

-          - Bonjour, dit la jeune femme qui se tenait derrière le bureau

-          - Bonjour, nous avons réservé une chambre pour deux personnes au nom de SCHMIDT pour le week-end, dis-je de la voix la plus posée possible.

 

Pendant qu’elle tapait les informations sur son clavier, je me remémorais les bons moments que j’avais passés avec Pierre. Il y en avait eu des tas bien sûr mais ils ne s’étaient plus produits depuis longtemps. Et je n’avais même plus le sentiment qu’ils allaient à nouveau se produire. Je pouvais être heureuse avec lui je le savais. Je l’avais été pendant longtemps et nous continuions à avoir de l’affection l’un pour l’autre… Je repensais à aux grands moments de notre vie de couple, à notre rencontre, à nos premières vacances, à la demande en mariage, la naissance des enfants,…

-          - Tu l’as oublié ? dit une voix

-         -  Hein ? Quoi ?

Je tournais la tête. C’était Pierre qui m’avait posé la question.

-           - Ta carte d’identité, tu l’as oublié ? répéta-t-il.

-          - Non, non elle est là, dis-je tout en fouillant dans mon sac.

Je la tendis à la réceptionniste. Elle vérifia les informations et me l’a rendis. Je la rangeai et nous partîmes avec Pierre en direction de la chambre.

Je n’avais même pas envie de me retrouver dans cette chambre avec lui à vrai dire. Je me demandais  si j’avais organisé ce voyage pour raviver les sentiments dans notre couple. Peut-être était-ce seulement  pour ne pas faire souffrir notre famille d’un divorce, pouvoir dire à nos proches et nos enfants que notre couple allait bien. S’il n’y avait que ces raisons, elles étaient mauvaises mais il fallait que je m’en assure.

J’allais voir comment ce week-end allait se passer. Je me rendais de plus en plus compte que je doutais de mes sentiments pour lui et que la routine avait pris le pas sur notre amour. Cette escapade était donc décisive selon moi pour notre couple et pour le devenir de notre famille. J’espérai juste que je réussirais à prendre la bonne décision pour moi.

 FIN

 

Le Bonheur

Le 12 novembre 2015, 20:48 dans nouvelles 0

     Quelque chose effleurait mon visage. Mes yeux étaient encore clos, mais je sentais que cela me chatouillait. Je me décidais alors à ouvrir les yeux et je découvris Sara qui se tenait à quelques centimètres de mon visage et s’amusait à faire glisser ses longs cheveux blonds sur ma figure.

 

-        Bonjour, souffla-t-elle.

 

-        Bonjour.

 

C’était des moments simples que je rêvais de partager avec elle depuis longtemps. Et aujourd’hui j’avais la chance de vivre avec elle. Nous avions emménagé dans un appartement il y a quelques mois. Elle avait fait de moi le plus heureux des hommes en acceptant.

 

Pourtant je regardais derrière elle à présent et je ne reconnus pas notre chambre. Je me trouvais dans un lit au centre d’une pièce couverte de peinture blanche, avec pour seul autre meuble un fauteuil sur lequel Sara avait posé son manteau. L’inquiétude commençait à naître sur mon visage car tout de suite, ma compagne m’expliqua :

 

-         Il y a eu un accident.

 

Son ton se voulait calme pour ne pas m’affoler. Mais cela ne fonctionna pas. Une série de questions arrivait dans ma tête et cela ne fit qu’augmenter mon inquiétude.

 

-         Calme-toi, tout va bien, tu es à l’hôpital, les médecins ont pris soin de toi après l’accident et tu vas parfaitement bien.

 

-         Comment ai-je eu cet accident ?

 

-        Un accident de voiture. Tu as pris trop rapidement le virage que tu détestes tellement sur la départementale. Tu ne te souviens pas ?

 

Les souvenirs refusaient de revenir à ma mémoire. Mais alors que je cherchais à me remémorer quelque chose, une autre question me vint à l’esprit :

 

-        Il y a eu d’autres blessés ?

 

Mais dans ma tête, je priais pour qu’il n’y ait que des blessés et rien de plus grave…

 

-        Non, ne t’inquiète pas, tu as foncé dans la barrière de sécurité, elle a dû céder avec la vitesse que tu avais et la voiture a heurté un arbre. Ta tête a été touchée pendant l’accident, c’est pour ça que tu as perdu connaissance. Les médecins ont dit que ta mémoire serait peut-être affectée.

 

C’est vrai que ma tête me faisait légèrement souffrir. Mais je devinais que la douleur était masquée par des médicaments.

 

-        Et depuis combien de temps suis-je ici ?

 

-        Quelle importance, dit-elle en caressant doucement ma joue. Tu es réveillé maintenant c’est tout ce qui compte…

 

Cette réponse me fît comprendre que j’avais dû rester endormi un long moment. Mais elle avait raison. J’avais survécu à cet accident et à présent nous étions tous les deux. Je ramenais une de ses mèches blondes derrière son oreille pour pouvoir mieux la regarder. Elle me fixait de ses grands yeux bleus.

 

Nous sommes restés comme ça quelques secondes à nous observer. J’avais beaucoup de chance de l’avoir à mes côtés. Je l’avais rencontrée il y a quelques années maintenant. Nous étions tous les deux étudiants à ce moment-là. Ce qui m’avait plu en premier chez elle, c’était justement ces yeux incroyables, presque irréels. On s’était rencontré dans un bar, à la fin de nos partiels. Nous avions des amis communs et nous nous sommes tous retrouvés à une fête. Je l’avais remarquée dès qu’elle était entrée dans ce bar. Mais impossible de lui parler au début. Cependant au fur et à mesure de la soirée, elle s’est retrouvée assise à côté de moi. Je savais alors que c’était maintenant ou jamais. J’ai donc commencé à parler avec elle et ce fût le début d’une longue histoire d’amour.

 

Bien sûr, ainsi résumé, les choses semblent avoir été tellement simples mais cela n’a pas été le cas. Nous étions étudiants et notre vie professionnelle nous a obligé à nous séparer parfois, même souvent, mais nous avions la chance de toujours nous retrouver par la suite. J’aime croire que c’est le destin qui voulait que nous soyons ensemble, comme deux âmes sœurs. Nous étions faits pour vivre ensemble, j’en avais la certitude.

 

Et alors que je regardais ces yeux, allongé sur mon lit d’hôpital, j’avais l’impression qu’elle pensait la même chose que moi. Comme pour confirmer ma pensée, elle se pencha et posa ses lèvres sur les miennes, pour ensuite venir poser sa tête sur mon torse. Je pouvais alors sentir le parfum de ses cheveux.

 

Ce moment semblait parfait, intemporel. Pourtant il fût interrompu par quelqu’un qui frappa à la porte. Sans même attendre une réponse, une infirmière entra dans la pièce.

 

-         Alors on est réveillé, s’exclama-t-elle.

 

-        En effet, répondis-je alors que Sara s’était levé silencieusement et avait trouvé place dans le fauteuil.

 

L’infirmière commença alors à procéder à quelques vérifications : comment je me sentais, si j’avais mal quelque part. Je lui répondis à chaque fois que je me sentais en pleine forme, que tout allait bien, pendant que mon regard oscillait entre l’infirmière et Sara, toujours assise sur le fauteuil en silence.

 

-        Parfait, dit-elle à la fin de l’interrogatoire. Je vais vous donner vos cachets maintenant.

 

-        A quoi servent-ils ?

 

Je n’étais pas un grand fan des médicaments, j’essayais d’en prendre aussi peu que possible.

 

-        Pour que vous restiez calme toute la journée.

 

-       Je me sens très bien, je ne pense pas avoir besoin de médicament pour rester sagement dans mon lit, répondis-je avec mon plus beau sourire pour essayer de la convaincre de ne pas me donner ses comprimés.

 

-        Je sais mais cela évitera les problèmes, dit-elle fermement.

 

Elle me tendit donc un comprimé blanc que j’avalais docilement.

 

-         Le Docteur Klein va venir vous voir aujourd’hui, dans l’après-midi je pense.

 

-        Le Docteur Klein ?

 

-        Le médecin que s’occupe de vous ici.

 

-        Oh bien sûr ! Et bien je l’attendrais de toute façon je ne bouge pas, dis-je avec humour.

 

Mais elle ne semblait pas beaucoup amusée. Sara rigola tout de même à ma blague, ce qui me réconforta un petit peu.

 

-        Je repasserai dans la soirée pour voir si vous n’avez besoin de rien. Les plateaux repas ne devraient plus tarder maintenant.

 

-       D’accord, merci et à ce soir alors.

 

-        Oui à ce soir, me répondit l’infirmière.

 

-         Au revoir, dit Sara

 

Mais l’infirmière ne lui répondit pas et quitta la chambre.

 

-        Pas très aimable, grimaça Sara pendant qu’elle quittait la chaise pour me rejoindre.

 

-        Non, c’est vrai mais tant qu’elle ne reste pas longtemps avec nous, ce n’est pas très important.

 

Je l’embrasse à nouveau. Tout semble parfait étrangement. Je suis dans un hôpital, je sors d’un coma mais je me sens bien. C’est peut-être ça le bonheur. Se réveiller après des moments difficiles auprès de nos proches…

 

Sara représentait ma seule famille. Ma mère était morte lorsque j’avais 16 ans et j’avais toujours eu des relations difficiles avec mon père qui n’ont fait que s’aggraver avec le temps. Sara représentait tout pour moi. C’était mon amour, ma famille, mon amie aujourd’hui. Et le fait qu’elle est attendue que je me réveille dans cet hôpital me laissait supposer que je représentais la même chose à ces yeux.

 

-      Alors qu’as-tu envie de faire lorsque tu pourras sortir de cet hôpital ? me demandait-elle. Elle me regardait comme si sa question consistait à me lancer un défi.

 

-      Je ne sais pas, je pense que je vais profiter de la maison. Et profiter de tes supers plats surtout ! Si la cuisine des hôpitaux est comme on le dit, je pense que j’en aurais bien besoin…

 

-        Pas envie de sensations fortes ? Les gens qui ont des accidents ont souvent envie de mettre leur vie en danger après non ?

 

-       Et bien ce n’est pas mon cas, rigolais-je. Je me rappelle à peine de l’accident alors ça ne va pas changer grand-chose pour moi.

 

-        Et tu n’as pas envie de réaliser un rêve que tu avais quand tu étais plus petit ?

 

-       J’ai déjà réalisé mes rêves.

 

Et là-dessus je ne mentais pas. J’avais monté ma propre entreprise. Je vendais des systèmes de sécurité pour des particuliers. Ce travail me plaisait. Il me permettait de voir du monde et ne pas rester cloisonné dans un bureau. De plus, mes horaires étaient flexibles. Dès que je le voulais je pouvais rentrer voir Sara. Elle était passionnée de peinture et depuis quelques années, avait décidé de se mettre à son compte. Elle ne gagnait pas un véritable revenu encore mais mon travail suffisait à nous faire vivre tous les deux. Mais j’y gagnais aussi : j’adorais la voir peindre. Cette façon qu’elle avait de se concentrer sur une œuvre était incroyable, comme si elle passait dans un autre monde. Je pouvais la regarder pendant des heures peindre sans qu’elle remarque ma présence tellement elle était concentrée, absorbée par sa peinture.

 

Ensemble, nous avons donc pu réaliser nos rêves à tous les deux. Nous étions ensemble et notre vie nous rendait heureux. Nous commencions même à penser au futur en parlant mariage, enfants parfois. Nous voulions tout deux passer notre vie l’un avec l’autre et cela était une certitude. Je n’arrivais même plus à imaginer ma vie sans elle à vrai dire.

 

Sara interrompit mes pensées lorsqu’elle quitta mon lit pour se poster devant la fenêtre. Ces yeux s’étaient froncés lorsque je lui avais dit que j’avais déjà réalisé tous mes rêves. Ma réponse n’avait pas dû lui plaire. Le silence de ma chambre commençait à se faire pesant.

 

-       Et tu n’as pas d’autres rêves ?  La vie que nous avons aujourd’hui te suffit ? finit-elle par dire.

 

-   Bien sûr que si mais ils viendront avec le temps. Je voulais dire que je n’avais pas de rêve précis en tête que je voudrais absolument réaliser si je devais mourir demain.

 

Elle ne semblait toujours pas satisfaite par ma réponse.

 

-       Tout le monde veut faire quelque chose avant de mourir, quelque chose qu’il n’a jamais fait.

 

-     Comme quoi ?

 

-       Je ne sais pas moi, du saut en parachute, un voyage, partir vivre trois mois dans un pays avec seulement un sac à dos…. Il y a plus de chose à faire et à découvrir et tu voudrais te contenter de ce que nous avons déjà.

 

Je ne savais pas quoi répondre. Pourquoi avait-elle envie de parler du sens de la vie maintenant alors que c’est moi qui avais frôlé la mort ?

 

-      Mais bien sûr que je voudrais découvrir des choses et faire plein d’autres trucs, dis-je un peu exaspérer. Mais je n’ai pas d’idée tout de suite, c’est tout.

 

-        Cherche un peu, tu peux bien trouver un objectif que tu veux absolument réaliser avant de mourir.

 

Je n’avais pas du tout envie d’évoquer ce sujet maintenant.

 

-       Tu te rends compte de la conversation glauque que nous avons là ? demandais-je.

 

-       Réponds-moi juste et j’arrête d’en parler.

 

-        Que je réponde à quoi ?

 

-      Dis-moi quelque chose que tu aimerais faire avant de mourir, dit-elle.

 

Dans sa voix, je comprenais qu’elle commençait à s’impatienter… Je réfléchis rapidement et dis la première chose qui me vint à l’esprit.

 

-      Adopter un chien.

 

Sara me regarda, incrédule.

 

-       Adopter un chien ?

 

J’avoue que même moi je n’étais pas entièrement convaincu par ma réponse.

 

-        Oui.

 

Sara me fixa encore quelques secondes puis elle éclata de rire.

 

-        Ton objectif dans la vie, c’est d’adopter un chien ?

 

Cela pouvait en effet sembler étrange venant de ma part, moi qui n’avait jamais eu d’animaux, tout au plus un poisson rouge au primaire.

 

-         Oui, m’occuper d’un autre être vivant, le cajoler, lui donner une famille aimante. C’est mon objectif de vie.

 

Je me voulais le plus convaincant possible mais Sara continuait de rigoler.

 

-       Très bien, nous allons réaliser cet objectif : nous irons à la SPA dès que tu seras sorti et nous allons adopter une boule de poil à quatre pattes alors.

 

L’idée ne me dérangeait pas. Cela me rapprochait de l’image familiale que j’avais envie de créer avec Sara.

 

-        Merci mon amour, dis-je.

 

Elle sourit et se rapprocha enfin du lit. Mais lorsqu’elle se pencha vers moi, on frappa à la porte.

 

-      Entrez, dis-je un peu déçu en regardant Sara s’éloigner à nouveau et s’installer sur le fauteuil.

 

Une femme entra dans la pièce. Elle portait une blouse blanche, ce qui me permettait aisément de deviner son identité :

 

-        Docteur Klein ? demandais-je

 

-        En effet, répondit-elle en souriant, et vous vous êtes bien Thomas Rochand ?

 

-        Tout à fait, souriais-je à mon tour.

 

-        Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

 

-        Très bien. L’infirmière a préféré me donner quelques médicaments pour que je reste tranquille mais je me sens en pleine forme.

 

-      Vous semblez aller assez bien en effet. Souhaitez-vous venir faire quelques pas dans le jardin aujourd’hui ? Pour commencer à reprendre un peu de force musculaire au niveau de vos jambes.

 

Pendant la conversation, mes yeux papillonnaient vers Sara.

 

-        Si ça ne vous dérange pas, répondis-je, je préfèrerais rester avec ma compagne aujourd’hui.

 

-       Votre compagne ? me demanda le médecin.

 

-         Oui, dis-je tout en indiquant d’un mouvement de tête Sara.

 

Le Docteur Klein tournait le dos au fauteuil sur lequel était assis Sara, elle ne semblait pas avoir remarqué sa présence. Elle pivota donc dans sa direction.

 

-         Bonjour, dis Sara avec un grand sourire.

 

Mais le Docteur Klein ne lui répondit pas et son sourire semblait même se faner sur son visage.

 

-     Bien, je vais donc vous laisser avec votre compagne aujourd’hui, dit-elle tout en se retournant à nouveau vers moi. Bonne journée.

 

Sur ces mots, elle quitta la pièce.

 

Je me tournais alors vers Sara. Elle semblait comme perdue. Ni elle ni moi ne comprenions la réaction du médecin.


-     Elle doit être jalouse, dis-je en tendant la main vers elle pour qu’elle me rejoigne sur le lit.

-          C’était peut-être important que tu y ailles, dit-elle en s’approchant. Je peux t’attendre ici, nous avons tout notre temps.

 

-          Oui mais je préfère passer cette journée avec toi, nous verrons demain pour mon traitement, d’accord ?

-          D’accord, dit-elle en accrochant ses bras autour de mon cou.

 

 

Le Docteur Klein s’éloigna rapidement dans le couloir. Elle y croisa une infirmière travaillant dans son service.

 

-          Est-ce vous qui vous êtes occupés de Monsieur Rochand ce matin ? demanda le médecin.

 

-          Oui, docteur. Il y a un problème ?

 

-          Vous m’aviez dit qu’il y avait eu des améliorations chez lui, n’est-ce pas ?

 

-          Oui, cela fait deux jours qu’il ne me parle plus de sa femme ! Peut-être qu’il commence à accepter la situation…

 

L’infirmière semblait pleine d’espoir.

 

-          Et bien vous aviez tort : je sors à l’instant de sa chambre, il m’a dit qu’il voulait passer la journée avec sa femme…

 

La déception se lut sur le visage de l’infirmière.

 

-          C’est peut-être une rechute, mais il se comporte de plus en plus calmement. Rappelez-vous les premiers jours qu’il a passés ici, il était incontrôlable lorsqu’il repensait à ce qui s’était passé.

 

-          Oui mais nous ne pouvons pas le laisser dans son délire, répondit sèchement le médecin.

 

-          Mais s’il trouve son bonheur dans cette situation sans être dangereux pour autrui…

 

-          Impossible, la coupa le médecin, nous n’allons pas laisser un patient dans cet état-là. Nous allons devoir le transférer dans un service spécialisé, nous ne pouvons le garder plus longtemps ici.

 

-          Il n’est pas fou vous savez et je ne crois pas qu’un internement soit la meilleure solution pour lui… Il se sent seulement responsable du décès de sa femme et il continue d’imaginer son souvenir à ses côtés…

 

-          Enfin, non, s’énerva la doctoresse, ne dites pas n’importe quoi ! Il n’imagine pas son souvenir, il la croit toujours vivante ! Cela fait 3 mois que cette situation n’évolue pas, il faut prendre une décision ! Il sera transféré dans la semaine.

 

Le docteur Klein s’éloigna bruyamment dans le couloir. L’infirmière soupira, puis reprit son travail.